On ne peut regarder les natures
mortes du Musée de Naples sans songer à Chardin.
Velouté des pêches, transparences des verres et
des carafes, reflets de l'argent guilloché, tout concourt
à évoquer le maître de la peinture du XVIIIème
siècle... Le rapprochement est moins étonnant qu'il
n'y paraît puisque la découverte des peintures pompéiennes
commençait à enthousiasmer quelques amateurs éclairés
au XVIII° siècle.
Mais ces natures mortes sont aussi
essentielles à la connaissance que nous pouvons avoir
de la civilisation pompéienne. Elles nous racontent les
usages et les valeurs des hommes et des femmes qui en ont décoré
leurs maisons. Les "instrumenta
scriptoria",
le "nécessaire d'écriture" qui
ornaient le triclinium de la maison de Julia Felix nous
disent le souci culturel des classes montantes, désireuses
de donner une dimension spirituelle à leur réussite
matérielle : tablettes avec leur râcloir, stylets,
encrier, calame et volumina le clament haut et fort, les
nouveaux riches sont des amateurs éclairés du répertoire
théâtral dont s'inspirent les scènes mythologiques
peintes sur leurs murs, capables d'ailleurs de taquiner eux mêmes
la Muse et pas seulement de tenir des livres de comptes...
Mais les plaisirs
de l'esprit ne vont pas sans les plaisirs des sens à Pompéi
et la nature morte unit malicieusement les deux registres. On
pourrait d'ailleurs, à regarder ces images, reconstituer
les menus des riches Pompéiens aussi sûrement qu'en
lisant les recettes du célèbre Apicius. Poulet
farci, oeufs et cailles, langouste au court bouillon, perdrix
aux pommes, pigeons et murènes, volaille et civet de lapin,
grives aux champignons, anchois et ramiers aux olives, asperges,
galettes, encornets, coquillages et rougets garnissent les tables
des heureux propriétaires des villas pompéiennes
sans oublier, bien sûr, le flacon de garum en terre cuite,
hermétiquement bouché. Arachides et dattes accompagnent
le vin cuit, le vin clairet se boit avec le pâté
d'oiseau en croûte et les pêches réclament
la fraîcheur d'une eau limpide servie dans une carafe immatérielle
à force de transparence...
Les riches flacons
d'argent le disputent aux simples brocs et autres pots d'étain
tandis que les coupes d'une finesse de cristal montrent la maîtrise
des verriers romains, capables de plier la pâte docile
à tous les usages : verres, tasses, carafes, vases, louches
même déclinent cet art qui se joue des formes. Ailleurs,
un panier d'osier joliment travaillé, un torchon à
franges, une gibecière de tissu enfermant deux oiseaux
morts et des amphores de terre cuite destinées aux offrandes
funéraires rappellent des techniques plus prosaïques
et plus rustiques.
Bref, c'est toute
la civilisation morale et matérielle de Pompéi
qui se donne à voir à travers ces quelques natures
mortes... |
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