Le culte des lares
est l'un des plus anciens des peuples d'Italie. Le mot "lar",
d'origine étrusque, signifierait "prince, chef
de guerre". Il apparaît pour la première
fois dans le chant des frères Arvales, sous la forme "lases"
où la prière pour de bonnes récoltes
commence par l'invocation "E nos lases juvate".
Caton recommande à la fermière, dans son Traité
de l'Agriculture, de les célébrer dans le même
but. La nature champêtre des lares est incontestable. Le
lar agrestis est aux champs ce que Priape est aux jardins,
ce que Silvanus est aux bois, ce que Faunus est aux pâturages.
Comme Silvanus et Priape, le lare a d'ailleurs le phallus comme
emblème.
Les lares ne sont
pas à proprement parler des dieux, ce sont plutôt
des esprits protégeant les champs et la maisonnée
; ce sont des "custodes agri" selon Tibulle
et Plaute fait dire au lare du Querolus qu'il est : "custos
et cultor domus cui fuero adscriptus". Le lare primitif,
au singulier, est donc le principe sacré d'où la
famille tient son existence. Mais la légende s'est peu
à peu enrichie d'éléments étrangers
et les lares sont devenus les fils d'Acca Larentia, par simple
assonance. Célébrés à la croisée
des chemins ("compita") qui séparaient
deux terroirs contigus ("pagi"), les lares ont
tout naturellement été associés deux à
deux, chaque propriétaire installant une image du lare
qui protégeait son champ dans la chapelle érigée
sur la limite commune. C'est là que les paysans faisaient
aux lares l'offrande de pourceaux engraissés et de jougs
brisés consacrant la fin des travaux des champs.
La confusion des Lares
avec les Pénates n'a fait que renforcer cette dualité.
Les lares se sont
aussi confondus avec d'autres divinités rustiques et Cicéron
écrit qu'il faut les honorer au milieu des champs, dans
les bois sacrés, à la porte des fermes, sous le
regard des maîtres et des serviteurs. C'est là en
effet l'une des originalités du culte des lares : les
esclaves y prennent une place prépondérante, ils
peuvent même en être les ministres ; c'est la fermière
qui couvre leur autel de guirlandes et le fermier qui tient le
rôle ordinairement dévolu au père de famille
pour les célébrer. Les esclaves étaient
dispensés de tout travail le jour des Compitalia,
qu'ils célébraient eux-mêmes, et ils recevaient
à cette occasion une ration de vin supplémentaire.
Pour Horace, le
lare est l'esprit bienveillant qui préside aux repas et
aux joies simples de la vie familiale, il est le gardien des
hommes et de tout ce qui concourt à leur bien-être.
Le véritable autel des lares est le foyer, son temple
est l'atrium. Chaque matin, la famille réunie, enfants
et esclaves compris, adressait une prière à la
triade des dieux du foyer, les deux Pénates encadrant
le lare unique. La table du repas leur était consacrée,
ils recevaient en offrande les prémices de chaque mets
et la salière devint leur symbole.
Dans les maisons
luxueuses, leur image délaissa pourtant peu à peu
l'atrium où les anciens Romains prenaient leurs repas,
on la trouve souvent dans la cuisine ou dans un sacrarium
spécial, une chapelle édifiée dans le péristyle
ou dans le viridarium. On leur consacre même parfois
un autel portatif d'argile ou de bronze comme on le voit sur
la peinture du laraire d'un thermopolium de Pompéi.
Les lares étaient
célébrés aux principaux jours de fête,
aux Calendes, aux Nones, aux Ides et aux jours de nouvelle lune
; on leur offrait des sacrifices, on les couvrait de guirlandes
et on leur faisait des offrandes journalières : des fleurs,
des fruits, du miel, des épis, de l'encens (au moins une
fois par mois), des libations de vin. On leur immolait parfois
des animaux domestiques, des truies ou des agneaux. Tibulle dit
que les grappes de raisin, les couronnes d'épis, les rayons
de miel et les galettes de froment (liba) sont leurs offrandes
préférées. Mais on leur consacrait surtout
en pensée la flamme du foyer comme le fait Enée
dans l'Enéide : lorsque le christianisme s'imposa
dans le bas empire, le pouvoir interdit d'"honorer les
Lares par le feu, le Génie par le vin et les Pénates
par l'encens".
De multiples occasions
de la vie privée ou publique donnaient lieu à la
célébration des lares. Les jeunes gens revêtant
la toge virile leur consacraient la bulle de leur enfance ; de
retour à son domicile après un voyage, le maître
de maison devait saluer le lare familier avant même de
faire le tour de sa propriété ; le père
de famille qui mariait sa fille lui faisait des offrandes pour
assurer son bonheur conjugal et la mariée lui offrait
un sacrifice. La mariée selon le rite de la coemptio
entrait dans la maison de son époux avec trois pièces
de monnaie : la première, dissimulée dans sa main,
était pour son mari ; la seconde, cachée dans sa
chaussure, pour les lares domestiques ; la dernière pour
l'autel du lar compitalis habitant le carrefour le plus
proche. Au lendemain d'un enterrement, la maison ne redevenait
pure que par le sacrifice aux lares de deux béliers ;
on les honorait également au lendemain des Feralia,
la fête des morts, et on leur offrait les prémices
du repas et de l'encens lors de la fête de la Carista.
Le prisonnier recouvrant la liberté leur consacrait ses
chaînes, le soldat victorieux leur offrait ses armes ou
le trophée pris à l'ennemi, etc. Bref, le lare
unique des origines s'est démultiplié en une myriade
de divinités protectrices non plus seulement de la maisonnée
privée mais de la cité tout entière. Nés
à la croisée des chemins de campagne, les Lares
compitales ont en effet investi la ville où ils trônent
à chaque carrefour. C'est ainsi que le culte des lares
publics, fondé par Servius Tullius et restauré
par Auguste, s'est imposé dans chaque cité. On
célébrait les lares praestites le 1°
mai, une autre de leurs fêtes tombait le 1° août
et leur pseudo-mère, Acca Larentia, dont la nature funèbre
n'a en réalité rien de commun avec ces joyeuses
divinités, était honorée le 23 décembre.
Le culte des Lares
publics ne manqua pas d'avoir un certain retentissement sur la
dévotion privée : les personnages du Satyricon
dédient leurs ripailles à Augusto, patri patriae,
feliciter, mais le genius impérial laisse bientôt
la place à celui du maître de maison et Trimalcion
fait apporter sur la table les images de ses propres Lares, Cerdo,
Felicio et Lucio, figures dérisoires de ses appétits
de luxe et de réussite sociale ! Chacun finit même
par choisir ses lares parmi les figures mythiques et les hommes
célèbres qu'il vénère : aux côtés
d'Achille ou d'Enée, Virgile, Cicéron, Jésus-Christ
même investissent enfin l'humble laraire des origines et
leurs images reçoivent les prières matinales de
la famille au grand dam de Saint Jérôme et des prêtres
chrétiens.
D'abord grossièrement
taillées dans le bois, les images des lares se conformèrent
bientôt au type des adolescents à la courte tunique
retroussée, portant d'une main un rython en forme de corne
d'abondance, et de l'autre une patère. Chaussés
de bottes légères, souvent couronnés de
fleurs, ils ont la grâce dansante de la jeunesse. Ils sont
parfois entourés des animaux du sacrifice (le cochon et
le coq) et souvent associés au chien, dont ils ont l'indéfectible
fidélité, et aux serpents bénéfiques. |
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