Les laraires et le culte des lares

 Le laraire de la maison du poète - Pompéi (photo © Patricia Carles)

Le culte des lares est l'un des plus anciens des peuples d'Italie. Le mot "lar", d'origine étrusque, signifierait "prince, chef de guerre". Il apparaît pour la première fois dans le chant des frères Arvales, sous la forme "lases" la prière pour de bonnes récoltes commence par l'invocation "E nos lases juvate". Caton recommande à la fermière, dans son Traité de l'Agriculture, de les célébrer dans le même but. La nature champêtre des lares est incontestable. Le lar agrestis est aux champs ce que Priape est aux jardins, ce que Silvanus est aux bois, ce que Faunus est aux pâturages. Comme Silvanus et Priape, le lare a d'ailleurs le phallus comme emblème.

Les lares ne sont pas à proprement parler des dieux, ce sont plutôt des esprits protégeant les champs et la maisonnée ; ce sont des "custodes agri" selon Tibulle et Plaute fait dire au lare du Querolus qu'il est : "custos et cultor domus cui fuero adscriptus". Le lare primitif, au singulier, est donc le principe sacré d'où la famille tient son existence. Mais la légende s'est peu à peu enrichie d'éléments étrangers et les lares sont devenus les fils d'Acca Larentia, par simple assonance. Célébrés à la croisée des chemins ("compita") qui séparaient deux terroirs contigus ("pagi"), les lares ont tout naturellement été associés deux à deux, chaque propriétaire installant une image du lare qui protégeait son champ dans la chapelle érigée sur la limite commune. C'est là que les paysans faisaient aux lares l'offrande de pourceaux engraissés et de jougs brisés consacrant la fin des travaux des champs. La confusion des Lares avec les Pénates n'a fait que renforcer cette dualité.

Les lares se sont aussi confondus avec d'autres divinités rustiques et Cicéron écrit qu'il faut les honorer au milieu des champs, dans les bois sacrés, à la porte des fermes, sous le regard des maîtres et des serviteurs. C'est là en effet l'une des originalités du culte des lares : les esclaves y prennent une place prépondérante, ils peuvent même en être les ministres ; c'est la fermière qui couvre leur autel de guirlandes et le fermier qui tient le rôle ordinairement dévolu au père de famille pour les célébrer. Les esclaves étaient dispensés de tout travail le jour des Compitalia, qu'ils célébraient eux-mêmes, et ils recevaient à cette occasion une ration de vin supplémentaire.

Pour Horace, le lare est l'esprit bienveillant qui préside aux repas et aux joies simples de la vie familiale, il est le gardien des hommes et de tout ce qui concourt à leur bien-être. Le véritable autel des lares est le foyer, son temple est l'atrium. Chaque matin, la famille réunie, enfants et esclaves compris, adressait une prière à la triade des dieux du foyer, les deux Pénates encadrant le lare unique. La table du repas leur était consacrée, ils recevaient en offrande les prémices de chaque mets et la salière devint leur symbole.

Dans les maisons luxueuses, leur image délaissa pourtant peu à peu l'atrium où les anciens Romains prenaient leurs repas, on la trouve souvent dans la cuisine ou dans un sacrarium spécial, une chapelle édifiée dans le péristyle ou dans le viridarium. On leur consacre même parfois un autel portatif d'argile ou de bronze comme on le voit sur la peinture du laraire d'un thermopolium de Pompéi.

Les lares étaient célébrés aux principaux jours de fête, aux Calendes, aux Nones, aux Ides et aux jours de nouvelle lune ; on leur offrait des sacrifices, on les couvrait de guirlandes et on leur faisait des offrandes journalières : des fleurs, des fruits, du miel, des épis, de l'encens (au moins une fois par mois), des libations de vin. On leur immolait parfois des animaux domestiques, des truies ou des agneaux. Tibulle dit que les grappes de raisin, les couronnes d'épis, les rayons de miel et les galettes de froment (liba) sont leurs offrandes préférées. Mais on leur consacrait surtout en pensée la flamme du foyer comme le fait Enée dans l'Enéide : lorsque le christianisme s'imposa dans le bas empire, le pouvoir interdit d'"honorer les Lares par le feu, le Génie par le vin et les Pénates par l'encens".

De multiples occasions de la vie privée ou publique donnaient lieu à la célébration des lares. Les jeunes gens revêtant la toge virile leur consacraient la bulle de leur enfance ; de retour à son domicile après un voyage, le maître de maison devait saluer le lare familier avant même de faire le tour de sa propriété ; le père de famille qui mariait sa fille lui faisait des offrandes pour assurer son bonheur conjugal et la mariée lui offrait un sacrifice. La mariée selon le rite de la coemptio entrait dans la maison de son époux avec trois pièces de monnaie : la première, dissimulée dans sa main, était pour son mari ; la seconde, cachée dans sa chaussure, pour les lares domestiques ; la dernière pour l'autel du lar compitalis habitant le carrefour le plus proche. Au lendemain d'un enterrement, la maison ne redevenait pure que par le sacrifice aux lares de deux béliers ; on les honorait également au lendemain des Feralia, la fête des morts, et on leur offrait les prémices du repas et de l'encens lors de la fête de la Carista. Le prisonnier recouvrant la liberté leur consacrait ses chaînes, le soldat victorieux leur offrait ses armes ou le trophée pris à l'ennemi, etc. Bref, le lare unique des origines s'est démultiplié en une myriade de divinités protectrices non plus seulement de la maisonnée privée mais de la cité tout entière. Nés à la croisée des chemins de campagne, les Lares compitales ont en effet investi la ville où ils trônent à chaque carrefour. C'est ainsi que le culte des lares publics, fondé par Servius Tullius et restauré par Auguste, s'est imposé dans chaque cité. On célébrait les lares praestites le 1° mai, une autre de leurs fêtes tombait le 1° août et leur pseudo-mère, Acca Larentia, dont la nature funèbre n'a en réalité rien de commun avec ces joyeuses divinités, était honorée le 23 décembre.

Le culte des Lares publics ne manqua pas d'avoir un certain retentissement sur la dévotion privée : les personnages du Satyricon dédient leurs ripailles à Augusto, patri patriae, feliciter, mais le genius impérial laisse bientôt la place à celui du maître de maison et Trimalcion fait apporter sur la table les images de ses propres Lares, Cerdo, Felicio et Lucio, figures dérisoires de ses appétits de luxe et de réussite sociale ! Chacun finit même par choisir ses lares parmi les figures mythiques et les hommes célèbres qu'il vénère : aux côtés d'Achille ou d'Enée, Virgile, Cicéron, Jésus-Christ même investissent enfin l'humble laraire des origines et leurs images reçoivent les prières matinales de la famille au grand dam de Saint Jérôme et des prêtres chrétiens.

D'abord grossièrement taillées dans le bois, les images des lares se conformèrent bientôt au type des adolescents à la courte tunique retroussée, portant d'une main un rython en forme de corne d'abondance, et de l'autre une patère. Chaussés de bottes légères, souvent couronnés de fleurs, ils ont la grâce dansante de la jeunesse. Ils sont parfois entourés des animaux du sacrifice (le cochon et le coq) et souvent associés au chien, dont ils ont l'indéfectible fidélité, et aux serpents bénéfiques.

laraire d'un thermopolium 

 laraire

 un laraire

 

  un laraire

le sanctuaire des Lares publics
 
 

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