Carol et les Fragments d'un discours amoureux : adorable

Une étude détaillée du film de Todd Haynes

Re: Carol et les Fragments d'un discours amoureux : RENCONTRE

Messagepar locipompeiani » 28 Avril 2017, 10:50

L’amour est fils de la contingence, toute rencontre émerge des hasards de la vie et il y a là quelque chose de profondément dérangeant pour la conscience amoureuse : si je n’avais pas été au travail ce jour-là, si j’avais été nommée ailleurs, dans une autre ville, si j’étais née dans une autre famille, je n’aurais pas rencontré celui ou celle qui fait battre mon cœur. Cette idée est insupportable pour le sujet amoureux qui tente, coûte-que-coûte, d’inscrire la relation à l’autre dans l’ordre de la nécessité.

Pourtant, la nécessité fantasmatique de la rencontre amoureuse est une nécessité paradoxale : pour le sujet amoureux, l’amour ne saurait être que l’expression la plus haute de sa liberté. Il lui serait tout aussi insupportable de voir son histoire réduite au déterminisme psychologique ou sociologique que de la voir réduite aux jeux du hasard : quiconque lui dirait que ses origines géographiques et familiales, sa classe sociale, son milieu professionnel et ses traumatismes infantiles l’ont inéluctablement, mathématiquement, conduit vers tel amour plutôt que vers tel autre le blesserait au plus profond de lui-même. Il lui faut donc conjurer les deux écueils que sont le hasard et la nécessité, les annuler l’un par l’autre, les sublimer dans une « histoire » qui conjugue les formes contradictoires de la contingence et des lois implacables de la nature : « nous étions faits l’un pour l’autre », disent les amants, et les mythes, qui font de l’amour une prédestination, un sortilège, un philtre magique qui unit les amants en dehors de leur volonté, ne disent pas autre chose.

Cette métamorphose du hasard en nécessité et de la nécessité en liberté s’accomplit dans l’ordre du récit qui accompagne le flash-back de Carol. Inscrite dans une série d’événements ordonnés, la rencontre échappe au hasard qui a présidé à son avènement, comme l’écrit Barthes, elle s’inscrit dans « le tunnel éblouissant de l’amour » dont le film donne l’image explicite ; cet éblouissement commence avec la « capture » du regard qui aimante l’une vers l’autre Thérèse et Carol : instantanément « ravies » à elles-mêmes, elles sont entraînées dans un parcours dont les étapes ne font que confirmer leur union prédestinée ; c’est ce que Barthes appelle « l’étourdissement d’un hasard surnaturel », « l’ordre (dionysiaque) du Coup de dés », bel oxymore unissant les dérèglements de l’ivresse amoureuse et l’implacable nécessité du hasard… « L’amour est enfant de Bohème, il n'a jamais, jamais connu de lois », dit Carmen….


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Barthes dans Fragments d'un discours amoureux a écrit: RENONTRE

“ Qu’il était bleu, le ciel ”

RENCONTRE. La figure réfère au temps heureux qui a immédiatement suivi le premier ravissement, avant que naissent les difficultés du rapport amoureux.

Bien que le discours amoureux ne soit qu’une poussière de figures qui s’agitent selon un ordre imprévisible […], je puis assigner à l’amour, du moins rétrospectivement, imaginairement, un devenir réglé : c’est par ce fantasme historique que parfois j’en fais : une aventure. La course amoureuse paraît alors suivre trois étapes (ou trois actes) : c’est d’abord, instantanée, la capture (je suis ravi par une image) ; vient alors une suite de rencontres (rendez-vous, téléphones, lettres, petits voyages), au cours desquelles j’ « explore » avec ivresse la perfection de l’être aimé, c’est-à-dire l’adéquation inespérée d’un objet à mon désir : c’est la douceur du commencement, le temps propre de l’idylle. Ce temps heureux prend son identité (sa clôture) de ce qu’il s’oppose (du moins dans le souvenir) à la « suite » : « la suite », c’est la longue traînée des souffrances, blessures, angoisses, détresses, ressentiments, désespoirs, embarras et pièges dont je deviens la proie, vivant alors sans cesse sous la menace d’une déchéance qui frapperait à la fois l’autre, moi-même et la rencontre prestigieuse qui nous a d’abord découverts l’un à l’autre. […]

La rencontre irradie ; plus tard, dans le souvenir, le sujet ne fera qu’un moment des trois moments de la course amoureuse ; il parlera du « tunnel éblouissant de l’amour ».
[…]

Dans la rencontre, je m’émerveille de ce que j’ai trouvé quelqu’un qui, par touches successives et à chaque fois réussies, sans défaillance, achève le tableau de mon fantasme […]
C’est une découverte progressive (et comme une vérification) des affinités, complicités et intimités que je vais pouvoir entretenir éternellement (à ce que je pense) avec un autre, en passe de devenir, dès lors, « mon autre » : je suis tout entier tendu vers cette découverte (j’en tremble), au point que toute curiosité intense pour un être rencontré vaut en somme pour de l’amour […]

La Rencontre fait passer sur le sujet amoureux (déjà ravi) l’étourdissement d’un hasard surnaturel : l’amour appartient à l’ordre (dionysiaque) du Coup de dés.
Bien cordialement,
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Carol et les Fragments d'un discours amoureux : SOUVENIR

Messagepar locipompeiani » 04 Mai 2017, 17:50

Structuré autour d’un flash-back, Carol est tout entier placé sous le signe de la réminiscence. La sonnerie du grand magasin, qui se prolonge dans celle d’un réveille matin, la portière du taxi en partance qui se redouble dans le souvenir d’un retour, les étoiles qui brillent sur le bleu de la nuit comme au premier soir, évoquent les harmonies subtiles de la « reviviscence », cette hantise du passé dans le présent dont Proust a exploré toute la magie.

L’image de Carol brusquement surgie de l’oubli alors que Thérèse trie ses photos, son visage endormi émergeant doucement du révélateur évoquent à merveille les liens aléatoires du souvenir et des objets dans lesquels ils se sont, en quelque sorte, cristallisés : « En réalité, comme il arrive pour les âmes des trépassés dans certaines légendes populaires, écrit Proust dans son Contre Sainte-Beuve, chaque heure de notre vie, aussitôt morte, s’incarne et se cache en quelque objet matériel. Elle y reste captive, à jamais captive, à moins que nous ne rencontrions l’objet ». Tout à coup, la sensation que nous prenons de cet objet fait surgir les fantômes du passé dans le présent. Mais, comme le génie qu’Alibaba fait sortir de la lampe merveilleuse qui le retenait prisonnier, ils ont gardé toute la vigueur de leur jeunesse.

Et c’est bien ainsi que Thérèse revit le passé, dans la coïncidence des impressions qui déclenche un bouleversement total de la conscience et des repères ordinaires de l’espace et du temps.

Comme le remarque Barthes dans Les Fragments d’un discours amoureux, cette irruption du souvenir dans la conscience n’a rien à voir avec la mémoire rationnelle qui ordonne nos vies dans le temps linéaire et illusoire du récit.


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Barthes dans Fragments d'un discours amoureux a écrit: SOUVENIR

“ E lucevan le stelle ” (Tosca, drame lyrique de Puccini)

SOUVENIR. Remémoration heureuse et/ou déchirante d’un objet, d’un geste, d’une scène, liés à l’être aimé, et marquée par l’intrusion de l’imparfait dans la grammaire du discours amoureux. […]

Le tableau amoureux, à l’égal du premier ravissement, n’est fait que d’après-coups : c’est l’anamnèse, qui ne retrouve que des traits insignifiants, nullement dramatiques, comme si je me souvenais du temps lui-même et seulement du temps […]

« Les étoiles brillaient » Jamais plus ce bonheur ne reviendra tel quel. L’anamnèse me comble et me déchire.

L’imparfait est le temps de la fascination : ça a l’air d’être vivant et pourtant ça ne bouge pas : présence imparfaite, mort imparfaite ; ni oubli ni résurrection ; simplement le leurre épuisant de la mémoire. Dès l’origine, avides de jouer un rôle, des scènes se mettent en position de souvenir : souvent, je le sens, je le prévois, au moment même où elles se forment. - Ce théâtre du temps est le contraire même de la recherche du temps perdu ; car je me souviens pathétiquement, ponctuellement, et non philosophiquement, discursivement : je me souviens pour être malheureux/heureux - non pour comprendre. Je n’écris pas, je ne m’enferme pas pour écrire le roman énorme du temps retrouvé.
Bien cordialement,
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Carol "Fragments d'un discours amoureux" : attente F Luchini

Messagepar locipompeiani » 05 Mai 2017, 10:02


Place au sourire avec
Fabrice Luchini - Attente : le tumulte d'angoisse!
Extrait de son spectacle - le point sur Robert -
Lecture d'un texte de Roland Barthes, tiré du livre "fragments d'un discours amoureux"


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Barthes dans Fragments d'un discours amoureux a écrit: ATTENTE


ATTENTE. Tumulte d’angoisse suscité par l’attente de l’être aimé, au gré de menus retards (rendez-vous, téléphones, lettres, retours).

1. J’attends une arrivée, un retour, un signe promis. Ce peut être futile ou énormément pathétique : dans Erwartung (Attente), une femme attend son amant, la nuit, dans la forêt ; moi, je n’attends qu’un coup de téléphone, mais c’est la même angoisse. Tout est solennel : je n’ai pas le sens des proportions.

2. Il y a une scénographie de l’attente : je l’organise, je la manipule, je découpe un morceau de temps où je vais mimer la perte de l’objet aimé et provoquer tous les effets d’un petit deuil. Cela se joue donc comme une pièce de théâtre.

Le décor représente l’intérieur d’un café ; nous avons rendez-vous, j’attends. Dans le Prologue, seul acteur de la pièce (et pour cause), je constate, j’enregistre le retard de l’autre ; ce retard n’est encore qu’une entité mathématique, computable (je regarde ma montre plusieurs fois) ; le Prologue finit sur un coup de tête : je décide de « me faire de la bile », je déclenche l’angoisse d’attente. L’acte I commence alors ; il est occupé par des supputations : s’il y avait un malentendu sur l’heure, sur le lieu ? J’essaye de me remémorer le moment où le rendez-vous a été pris, les précisions qui ont été données. Que faire (angoisse de conduite) ? Changer de café ? Téléphoner ? Mais si l’autre arrive pendant ces absences ? Ne me voyant pas, il risque de repartir, etc. L’acte II est celui de la colère ; j’adresse des reproches violents à l’absent : « Tout de même, il (elle) aurait bien pu... », « Il (elle) sait bien... » Ah ! si elle (il) pouvait être là, pour que je puisse lui reprocher de n’être pas là ! Dans l’acte III, j’atteins (j’obtiens ?) l’angoisse toute pure : celle de l’abandon ; je viens de passer en une seconde de l’absence à la mort ; l’autre est comme mort : explosion de deuil : je suis intérieurement livide. Telle est la pièce ; elle peut être écourtée par l’arrivée de l’autre ; s’il arrive en I, l’accueil est calme ; s’il arrive en II, il y a « scène » ; s’il arrive en III, c’est la reconnaissance, l’action de grâce : je respire largement, tel Pelléas sortant du souterrain et retrouvant la vie, l’odeur des roses.

(L’angoisse d’attente n’est pas continûment violente ; elle a ses moments mornes ; j’attends, et tout l’entour de mon attente est frappé d’irréalité : dans ce café, je regarde les autres qui entrent, papotent, plaisantent, lisent tranquillement : eux, ils n’attendent pas.)

3. L’attente est un enchantement : j’ai reçu l’ordre de ne pas bouger. L’attente d’un téléphone se tisse ainsi d’interdictions menues, à l’infini, jusqu’à l’inavouable : je m’empêche de sortir de la pièce, d’aller aux toilettes, de téléphoner même (pour ne pas occuper l’appareil) ; je souffre de ce qu’on me téléphone (pour la même raison) ; je m’affole de penser qu’à telle heure proche il faudra que je sorte, risquant ainsi de manquer l’appel bienfaisant, le retour de la Mère. Toutes ces diversions qui me sollicitent seraient des moments perdus pour l’attente, des impuretés d’angoisse. Car l’angoisse d’attente, dans sa pureté, veut que je sois assis dans un fauteuil à portée de téléphone, sans rien faire.

4. L’être que j’attends n’est pas réel. Tel le sein de la mère pour le nourrisson, « je le crée et je le recrée sans cesse à partir de ma capacité d’aimer, à partir du besoin que j’ai de lui » : l’autre vient là où je l’attends, là où je l’ai déjà créé. Et, s’il ne vient pas, je l’hallucine : l’attente est un délire.

Encore le téléphone : à chaque sonnerie, je décroche en hâte, je crois que c’est l’être aimé qui m’appelle (puisqu’il doit m’appeler) ; un effort de plus, et je « reconnais » sa voix, j’engage le dialogue, quitte à me retourner avec colère contre l’importun qui me réveille de mon délire. Au café, toute personne qui entre, sur la moindre vraisemblance de silhouette, est de la sorte, dans un premier mouvement, reconnue.

Et, longtemps après que la relation amoureuse s’est apaisée, je garde l’habitude d’halluciner l’être que j’ai aimé : parfois, je m’angoisse encore d’un téléphone qui tarde, et, à chaque importun, je crois reconnaître la voix que j’aimais : je suis un mutilé qui continue d’avoir mal à sa jambe amputée.

5. « Suis-je amoureux ? - Oui, puisque j’attends. » L’autre, lui, n’attend jamais. Parfois, je veux jouer à celui qui n’attend pas ; j’essaye de m’occuper ailleurs, d’arriver en retard ; mais, à ce jeu, je perds toujours : quoi que je fasse, je me retrouve désœuvré, exact, voire en avance. L’identité fatale de l’amoureux n’est rien d’autre que : je suis celui qui attend.

(Dans le transfert, on attend toujours - chez le médecin, le professeur, l’analyste. Bien plus : si j’attends à un guichet de banque, au départ d’un avion, j’établis aussitôt un lien agressif avec l’employé, l’hôtesse, dont l’indifférence dévoile et irrite ma sujétion ; en sorte qu’on peut dire que, partout où il y a attente, il y a transfert : je dépends d’une présence qui se partage et met du temps à se donner - comme s’il s’agissait de faire tomber mon désir, de lasser mon besoin. Faire attendre : prérogative constante de tout pouvoir, « passe-temps millénaire de l’humanité ».)

6. Un mandarin était amoureux d’une courtisane. « Je serai à vous, dit-elle, lorsque vous aurez passé cent nuits à m’attendre assis sur un tabouret, dans mon jardin, sous ma fenêtre. » Mais, à la quatre-vingt-dix-neuvième nuit, le mandarin se leva, prit son tabouret sous son bras et s’en alla.
Bien cordialement,
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