L’IMPOSTURE PÉDAGOGISTE

Re: L’IMPOSTURE PÉDAGOGISTE

Messagepar locipompeiani » 06 Novembre 2016, 18:44

Qui a eu cette idée folle d’assassiner l’école? Causeur.fr
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Re: L’IMPOSTURE PÉDAGOGISTE

Messagepar locipompeiani » 14 Novembre 2016, 08:23

Mais qui sont les déclinistes ?

Petite étude d'une tribune assassine


« Les pédagogues ne sont pas des "assassins". » Telle est intitulée la tribune1 signée par plusieurs personnalités du monde éducatif, de Philippe Meirieu à Florence Robine en passant par François Dubet, qui s’indignent – non sans raison − d’avoir été livrées à la vindicte publique de façon outrancière2.
Il n’en reste pas moins que cette tribune condamnant la polémique est, sous des dehors plus policés, tout aussi brutale.
Mais qui sont « les pédagogues » ?
Les sept auteurs de la tribune se désignent d’abord comme « les pédagogues »3. Comme s’ils représentaient à eux seuls tous les pédagogues, ou comme s’il n’existait qu’une et une seule pédagogie et non des choix pédagogiques (de plus en plus imposés aux enseignants d'ailleurs : le constructivisme, le socioconstructivisme, la pédagogie de projet, l’approche par compétences etc.). Choix pouvant et devant faire l’objet de critiques.
Pourquoi cette confiscation sémantique ? C'est simple : toute critique de choix pédagogiques devient ainsi… refus de la pédagogie elle-même. Pour le dire autrement, ceux qui critiquent « les pédagogues » ne peuvent pas être eux-mêmes des pédagogues !
Une telle confiscation est d’autant plus saisissante que « les pédagogues » de cette tribune sont des pédagogues… sans élèves. Ils ont tous ou presque exercé (ou exercent encore) des responsabilités institutionnelles4. Ils ont d’ailleurs inspiré, soutenu, mis en place les dernières réformes décidées contre la grande majorité… des pédagogues qui ont réellement des élèves5. La brutalité n’est pas seulement dans l’outrance verbale.
Ceux qui refusent de « mépriser les enseignants » sont ainsi les premiers à porter atteinte à la liberté pédagogique de ceux qu’ils prétendent défendre.
Le déclinisme comminatoire
A cette confiscation sémantique s’ajoute ensuite une caricature grossière : tout discours un tant soit peu lucide et critique sur l’évolution actuelle de l’école est assignée à une pensée réactionnaire que les auteurs de la tribune font remonter (« le procès n’est pas nouveau ») à un anti-dreyfusard du XIXe siècle.
Tout en promouvant une nécessaire « refondation de l’École », les auteurs fustigent chez leurs contradicteurs la « litanie de la déploration » et interdisent tout débat par psychologisation de l’adversaire (la nostalgie d’un « retour vers un âge d'or qui n'a jamais existé ») ou assignation de classe (« les élites imaginent que ce qui leur a si bien réussi doit réussir avec tout le monde »).
Les enseignants sont issus de toutes les classes sociales (un tiers sont même issus des catégories populaires6) et conscients des enjeux sociaux de l’école. Ils observent rationnellement, dans leurs classes, les difficultés grandissantes des élèves.
Derrière les sarcasmes, l’ambiguïté
La publication de cette tribune, qui ironise sur les sempiternelles inquiétudes orthographiques, a malheureusement coïncidé avec la publication d’une étude du ministère faisant état (parmi d’autres études sur d’autres compétences) d’une grave dégradation des compétences orthographiques des élèves depuis 19877.

Pas d’âge d’or mais une dégradation mesurable objectivement depuis 28 ans (presque deux fois plus d’erreurs en 2015 dans un petit texte simple à l’issue du primaire) et dont les auteurs de la tribune, parmi d’autres dégradations (la lecture, le calcul etc.), ont bien du mal à rendre compte : c’est à peine s’ils concèdent, au détour d’une phrase, que « l'école française ne va pas bien ». Doux euphémisme, se gardant bien de toute considération sur l’évolution de l’école.
Car toute l’ambiguïté de la tribune se résume dans ce renoncement : les élèves « tels qu'ils sont » aujourd’hui « n'ont pas la chance d'être conformes à un hypothétique idéal ». Entre le constat non formulé de la dégradation (des élèves moins compétents) et sa dénégation relativiste (« un hypothétique idéal » renvoyant à un niveau de compétences qui n’aurait jamais existé et ne pourrait donc jamais être retrouvé), ils accusent ceux qui auraient le tort de faire ce constat en toute lucidité… de « mépriser les élèves ».
Mais qui sont les déclinistes ?
Laissant entendre que des « générations d'élèves » n’auraient certainement pas été « privés de l'accès à la langue et aux savoirs », les auteurs de la tribune ne cherchent pas le moins du monde à expliquer les causes d’une grave dégradation qu’ils ne reconnaissent pas.
Et au lieu d’évoquer l’école de 1987, ils préfèrent évoquer un « âge d'or » nébuleux et lointain, faisant ainsi passer tout regard critique pour un passéisme réactionnaire, ennemi de la démocratisation scolaire. S’agissant des compétences les plus élémentaires à la sortie de l'école primaire, l’école de 1987 était pourtant plus efficace.
Mais le constat de cette dégradation objective reviendrait à mettre en cause l’éventuelle responsabilité, morale ou institutionnelle, de ceux qui en perpétuent encore aujourd'hui le déni et se proposent même, sans être des « assassins », de l’aggraver par leurs choix pédagogiques érigés en seul dogme progressiste.
Et si les vrais déclinistes étaient, quels qu'ils soient, les responsables du déclin de l'école ?"
Bien cordialement,
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Meirieu : enregistrements et documents audiovisuels (pub)

Messagepar locipompeiani » 17 Décembre 2016, 18:41


Enregistrements et documents audiovisuels
Entrée en pédagogie
Pour se former, nourrir des débats, compléter des documents divers (cours de pédagogie, cours de philosophie de l'éducation)... : des modules vidéo de trois à cinq minutes sur des thématiques fondamentales (les titres ci-dessous sont disponibles sur curiosphère.tv)
Bien cordialement,
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Meirieu contre les anti-pédagos

Messagepar locipompeiani » 19 Décembre 2016, 08:52

Philippe Meirieu a écrit: La victoire à la Pyrrhus des « anti-pédagos »...

La critique de la pédagogie, de son laxisme délétère et de ses dispositifs technocratiques, de son humanisme niais et de son jargon scientiste, de son agitation marginale et de sa toute-puissance institutionnelle, est particulièrement à la mode par les temps qui courent. À vrai dire, tout cela n'est pas très nouveau. Déjà, dans les années 1890, Brunetière, intellectuel organique et médiatique, antidreyfusard acharné au nom de « l'honneur de la France », fustigeait Marion, à qui Jules Ferry avait confié le premier cours de « science de l'éducation » pour les enseignants : « Ayons des professeurs qui ne songent qu'à professer. Moquons-nous de la pédagogie. Et débarrassons-nous de ceux qui, au nom de la pédagogie, empêchent nos professeurs de professer ! ». Mais on peut remonter encore plus loin. Les intellectuels français n'ont jamais aimé les pédagogues : ils vénèrent Voltaire et son alacrité, méprisent Rousseau, compliqué et besogneux. Ils admirent le savoir mais se gaussent de ces inventions ridicules que quelques illuminés imaginent pour en favoriser l'accès aux « inéducables ». Itard et ses puzzles, qui bricole dans son coin avec son « idiot congénital », ne fait pas le poids face à l'intelligentsia littéraire et philosophique de l'époque. Il a beau être le créateur d'un matériel pédagogique promu par Maria Montessori et encore largement utilisé de nos jours, celui-là même qui a ouvert la voie à l'éducation des enfants handicapés, il n'en reste pas moins une sorte d'image pieuse vieillie qui inspire au mieux la sympathie, au pire la compassion, pour son « dévouement ».

Tout et son contraire…

Aujourd'hui, les choses se font plus dures. Chez les « intellectuels » comme dans les médias, à droite comme à gauche, on dénonce les « assassins »… de l'école, des savoirs, de la culture, et même de la France ! Le procédé n'est pas spécifique au champ éducatif : il participe du populisme ambiant qui, sur des questions comme l'immigration ou le chômage, préfère désigner des coupables à la vindicte publique plutôt que d'analyser les responsabilités dans leur complexité. La théorie du complot fait aujourd'hui florès et beaucoup de ceux qui la dénoncent chez les autres n'hésitent pas à l'utiliser pour s'exonérer d'une analyse sérieuse comme de la recherche inventive de solutions.
Que reproche-t-on aux pédagogues ? D'être entêtés. Oui, ils le sont : ils ne se résignent jamais à l'échec et à l'exclusion. D'évoluer. Oui, bien sûr : comme tous les chercheurs, ils avancent progressivement et ne prétendent jamais – heureusement – détenir des solutions définitives… On les considère aussi, tout à la fois, comme dogmatiques et inconstants. Simplement parce qu'ils sont fermes sur leurs finalités et inventifs sur les modalités. Ils le doivent à leur éthique personnelle. Ils le doivent, surtout, aux enfants et adolescents pour lesquels et avec lesquels ils travaillent… On voit en eux, tour à tour, des zélotes ringards de vieilles doctrines obsolètes et des techniciens fascinés par les gadgets de la modernité. C'est qu'ils ne négligent en rien le patrimoine éducatif et ses immenses richesses. Mais qu'ils n'excommunient pas, pour autant, comme jadis le pape Pie IX, dans le Syllabus, et aujourd'hui quelques « philosophes » hors sol drapés dans leur suffisance, « la civilisation moderne »… On leur prête un pouvoir tout aussi occulte qu'immense, mais on ne les laisse guère s'exprimer et ce sont leurs pourfendeurs pamphlétaires qui font la « une » des médias et sont donc, logiquement, en tête de gondoles.
Les pédagogues pourraient répondre à tout cela par quelque pamphlet bien tourné. Ils en ont parfois la tentation et, après tout, au regard des textes ce ceux qui les attaquent, la chose n'est pas si difficile. Rassembler quelques citations tronquées et quelques confidences, rouvrir de vieux dossiers et exhiber quelques anciens courriers, ressortir quelques maladresses de formulation pour dresser les bûchers de l'inquisition est à la portée de quiconque sait manier la plume. Mais ils ne le feront pas. Les pédagogues ne sont pas pamphlétaires et ne veulent pas l'être. Ils y mettent un point d'honneur. Non qu'ils aiment, par penchant masochiste, recevoir des coups sans y répondre, mais parce qu'ils refusent d'utiliser des méthodes en contradiction avec ce qu'ils veulent promouvoir dans l'éducation pour laquelle ils travaillent : des débats sereins portés par l'exigence de précision, de justesse, de rigueur et de vérité.

À droite et à gauche : tous perdants !

La droite, dans la surenchère électorale à laquelle elle se livre, n'en finit pas de regarder dans le rétroviseur : entre le retour à la discipline et la restauration du « roman national identitaire », le combat contre le collège unique – qui, d'ailleurs, reste à faire – et l'exaltation des « rituels républicains », elle s'installe délibérément dans la pensée magique : il suffirait de décréter l'apprentissage et le respect des règles, d'afficher que « les professeurs doivent enseigner » – comme s'ils voulaient faire autre chose – pour que tous les problèmes soient résolus. Mais la pensée magique ne fonctionne pas et nous ne sommes pas à « l'école des sorciers ». On a beau s'époumoner en haut lieu sur la nécessité de l'ordre, cela ne résout pas, dans les classes, le problème de la mise au travail en silence. On peut exalter les valeurs de la République, cela ne dit pas comment les faire vivre au quotidien. On peut « sauter sur son siège comme un cabri » en disant « les savoirs, les savoirs ! », cela ne permet pas de les transmettre miraculeusement à ceux et celles qui « ne veulent rien entendre ». C'est pourquoi la pratique de l'injonction politique sans accompagnement pédagogique est condamnée au développement de la contention et de l'exclusion. Contention car, quand rien ne relie plus les élèves au projet de leur institution, seule la contention permet d'éviter l'explosion. Et exclusion, car les systèmes de contention ont toujours besoin d'exclure les « réfractaires » pour affirmer leur pouvoir et se pérenniser. Contention et exclusion qui gangrèneront la société française et l'entraîneront vers des soubresauts tout aussi contradictoires avec « l'identité heureuse » qu'avec « l'unité nationale ».
Évidemment, la droite a une carte dans sa manche et ne manque pas une occasion d'en jouer : la promotion du « mérite » contre toutes les formes d'assistanat. La Région Auvergne-Rhône-Alpes est, à cet égard, un laboratoire intéressant : son nouveau président, Laurent Wauquiez, a supprimé d'un trait de plume les crédits affectés aux institutions et associations travaillant avec les élèves « décrochés » tout en attribuant une « bourse », sans critères sociaux, aux élèves ayant obtenu la mention « très bien » au baccalauréat. Entendez : les impôts du contribuable n'ont pas à aller à des jeunes qui n'ont pas fait l'effort de travailler en classe… ils doivent, au contraire, récompenser les « élèves méritants ». Le propos est efficace électoralement et flatte la classe moyenne. Mais il est terriblement méprisant à l'égard des jeunes cabossés par la vie et qui n'ont pas trouvé leur panoplie de bon élève au pied de leur berceau. Il est, surtout, politiquement irresponsable : en abandonnant les « décrochés » à leur sort, on laisse s'installer la désespérance et on entretient le terreau sur lequel va se développer le radicalisme que l'on prétend combattre. On veut la « sécurité » des Français, on débloque des fonds pour installer des tourniquets dans les lycées, mais on abandonne nos jeunes aux recruteurs les plus dangereux.
Non, décidément, en sonnant l'hallali contre les pédagogues, la droite ne rend pas service à la France ! Mais une certaine gauche, tout aussi « anti-pédago », fait-elle mieux ? Elle dénonce une « réforme de l'apprentissage de la lecture » qui n'a jamais existé et méprise les praticiens et chercheurs qui, loin de tout éclat médiatique, avancent vers un apprentissage plus démocratique et maîtrisé. Quel mépris pour la « piétaille » ! Elle voue aux gémonies les « innovateurs irresponsables » qui, en « mettant l'élève au centre du système », auraient entraîné l'institution scolaire vers « l'enseignement de l'ignorance » et sapé les « valeurs républicaines ». Que ne voit-elle pas monter la lame de fond d'une éducation familialiste et naturaliste qui, avec beaucoup moins de scrupules et beaucoup plus de publicité que les pédagogues, est en train d'imposer sournoisement l'idée que l'école n'a pas besoin d'être un « service public » et qu'elle peut – doit même, disent certains ! – se dissoudre pour laisser la place à une multitude de « services au public » ?
Il faut regarder d'un peu près ce qui se passe là et dépasse, de très loin, le phénomène de « l'éducation en famille » et du développement des « écoles privées hors contrat » (dont le nombre d'élèves a quand même plus que doublé en quatre ans) : car, là, ce n'est plus « l'élève » – celui que l'on élève et qui doit s'approprier les savoirs – qui est au centre du système mais bien le mythe de l'enfant-roi, objet de satisfaction de ses parents ébahis. Ainsi, en boutant la pédagogie hors de l'école publique, la gauche anti-pédago prend-elle le risque considérable de la voir revenir, réduite à quelques lieux communs naturalistes sur la bienveillance, dans une myriade d'initiatives privées. Il ne faut pas minimiser ce danger, quels que soient les résultats électoraux. Les élites se mettront à l'abri là où la pédagogie la plus naïve fonctionne toujours et cautionne les inégalités, laissant l'école publique désarmée, se clivant, de plus en plus, entre établissements pour privilégiés – de statut public, mais en réalité, privatisés – et établissements-garderies pour le tout-venant.
Non, décidément, ni la droite ni la gauche ne voient les dégâts qu'elles peuvent provoquer en s'attaquant à la pédagogie ! Alors, bien sûr, notre école et notre société seront atteintes, mais la pédagogie, elle, ne mourra pas. Elle se réfugiera, comme elle l'a fait plusieurs fois déjà dans l'histoire, dans des espaces moins visibles qui n'intéressent les élites que quand leur propre progéniture est directement concernée : avec les enfants handicapés ou totalement marginalisés, dans les institutions à l'abandon, comme les classes uniques, chez des militants syndicaux ou pédagogiques, ou encore parmi les acteurs de l'Éducation populaire. Elle se réfugiera, surtout, dans la réalité des classes où s'élaborent au quotidien, avec des enseignants passionnés, les modalités d'une transmission exigeante et qui ne se résigne jamais à rejeter quiconque hors du cercle de l'humain. Elle survivra et continuera même à enrichir un patrimoine qui, de Comenius à Itard, de Pestalozzi à Ferrer, de Makarenko à Freinet, constitue un pan essentiel de la culture humaine et nourrit l'espérance de millions d'humains, dans notre hexagone, pourtant perclus de rhumatismes idéologiques aigus, comme aux quatre coins du monde, partout où l'enthousiasme pour une éducation authentiquement émancipatrice est vivace. Elle survivra à des soubresauts nauséabonds mais pas très nouveaux. Et la victoire des « anti-pédagos » sera, au bout du compte, une victoire à la Pyrrhus. C'est-à-dire leur défaite ! Haut les cœurs !



Philippe Meirieu a écrit:Modestes remarques sur le rôle des « pédagogues prétentieux »

En dénonçant le pouvoir de « pédagogues prétentieux » qu'il entend bouter au dehors de l'Éducation nationale s'il est élu président de la République, François Fillon fait un joli coup politique. Il se joint, dans un contexte international et national qu'il sait sensible à ce thème, au concert contre toutes les formes d'« élitisme »… Il sait, évidemment, que, nulle part, dans aucun des grands corps intellectuels et médiatiques, les « pédagogues » ne sont considérés comme relevant de l'élite : nul Prix Nobel de Pédagogie et nulle chaire de cette discipline au Collège de France ou au CNRS. Pas vraiment de reconnaissance de cette approche disciplinaire et épistémologique dans l'université française, ni même de travaux encouragés et accompagnés sur l'histoire et la tradition de la culture pédagogique en France : il faut aller en Suisse ou en Allemagne, au Royaume-Uni ou même en Italie pour trouver des programmes élaborés sur ces questions…

Les pédagogues, des adeptes du rapt d'enfants

Mais peu importe ! Le mot « pédagogue » fait peur ! Il renvoie, dans l'opinion publique, à une sorte de « caste » de spécialistes, évidemment jargonnant, plus ou moins exclus de leur discipline d'origine (la sociologie ou la philosophie, la psychologie ou l'histoire, la linguistique ou l'économie), qui aurait secrètement pris le pouvoir pour se venger de leur mise à l'écart. Plus encore, les « pédagogues », à un moment où chaque parent veut décider de l'avenir de ses enfants, de son environnement scolaire et de ses méthodes d'apprentissage, des conditions de son « épanouissement » et de son « bonheur scolaire », sont présentés comme des sortes de « dictateurs scolaires » qui oseraient encore mettre en avant le « bien commun éducatif », évoquer la nécessité d'un « cahier des charges » national, voire s'interroger sur la nature des institutions capables de susciter de la solidarité entre nos enfants et, même, mettre en avant le pouvoir de l'École, à travers les apprentissages scolaires eux-mêmes, pour créer véritablement du lien social.
Disons-le tout net : alors que de « vrais politiques », réalistes et « en prise avec la grande majorité des Français », ont parfaitement compris que le choix de l'établissement et de son uniforme, les examens d'entrée égrenés à tous les niveaux de l'institution, les sanctions contre les « mauvais parents » et la mise en place d'une orientation précoce, correspondent parfaitement à la montée d'un individualisme, que nul, désormais, ne prend le risque de critiquer, les « pédagogues » sont tout simplement aujourd'hui des adeptes du « rapt d'enfants ». Ils sont là, tapis en embuscade, pour tenter d'assigner à l'École une mission sociale… autant dire pour voler ostensiblement aux parents leur progéniture, pour former, autant que possible, des citoyens capables de prendre en charge ensemble leur avenir quand, un peu partout, on voudrait simplement les voir « réussir », faire la fierté de leurs parents ébahis, se positionner dans la hiérarchie sociale pour mettre en échec cette crainte du déclassement qui tenaille tant de nos concitoyens.
Que des « pédagogues » s'intéressent aux vertus de la mixité sociale, aux effets de l'entraide entre pairs et entre générations, à l'enrichissement que pourrait représenter, pour toutes et tous, des activités dites « manuelles »… que ces mêmes pédagogues veuillent, au-delà de l'indispensable apprentissage des règles de la langue, donner à chacune et à chacun le goût de l'écrit et l'exigence d'une expression précise et rigoureuse, qu'ils veuillent faire de l'entrée dans la culture non un privilège mais un droit… voilà qui a de quoi inquiéter des politiques dont l'objectif premier reste, semble-t-il, de laisser entendre à chaque parent : « Vous allez enfin pouvoir choisir votre établissement pour vos enfants. Comme vous-mêmes, ils connaîtront les joies subtiles de « l'entre soi ». Votre fils ou votre fille ne risqueront pas de mauvaises fréquentations. Ils seront toujours triés sur le volet et n'auront pas à se préoccuper de ceux et celles qui, accidentés dans leur vie personnelle et sociale, pourraient avoir besoin d'eux. Soyez sereins : au royaume du » développement personnel », on ne leur demandera jamais de s'inscrire dans des collectifs pour faire l'expérience de la solidarité. L'École de la République va devenir celle des familles, des ghettos et des clans. L'École de la culture pour tous celle de l'excellence pour quelques élus ». (1)

Des pédagogues pas si « prétentieux » que ça !

On peut comprendre, dans ces conditions, l'inquiétude de nos concitoyens. D'autant plus que, non seulement, ces pédagogues sont « pernicieux », mais qu'ils sont présentés comme « prétentieux » ! « Vous verrez : ils vont vous faire taire ! Ils ont la vérité chevillée au corps ! Ils sont tout aussi incapables de reconnaître les différences entre les enfants que les points de vue des parents que vous êtes ! ».
Bon, relativisons les choses : dans la rhétorique politique, « prétentieux » est l'inversion habituelle d'« ambitieux » : les objectifs que l'on défend soi-même sont, naturellement, « ambitieux » (c'est même là notre fierté !) ; ceux que défendent les autres sont, évidemment, « prétentieux » : appliquez cela au chômage, à la politique étrangère ou à l'éducation et cela marche toujours. Donc pas d'inquiétude à avoir ici. Les pédagogues ne sont « prétentieux » que parce qu'ils ne partagent pas les finalités de ceux qui veulent se débarrasser d'eux : ils sont « prétentieux » parce qu'ils misent sur l'éducabilité de tous et de toutes et refusent que certains enfants voient leurs destins scellés à onze ou douze ans ; ils sont « prétentieux » parce qu'ils demandent que chaque adolescent, même ceux qui sont en lycée professionnel ou en Centre de formation d'apprentis, puissent accéder à la réflexion philosophique ; ils sont « prétentieux » parce qu'ils voudraient que les savoirs transmis par l'Éole libèrent et unissent les élèves plutôt que de structurer un système sophistiqué de distillation fractionnée. Ils ne sont pas « prétentieux » donc, ils sont « ambitieux ».
D'autant plus que les vrais « prétentieux », en éducation comme ailleurs, pullulent un peu partout et, en particulier, dans les médias. Sur les plateaux de radio et de télévision comme dans les débats proposés par les éditeurs et la presse écrite, les chroniqueurs et commentateurs de tous poils semblent tous, en effet, disposer de la science infuse. Ils légifèrent sur tout : une vague enquête sur le port de l'uniforme dans les écoles anglaises et c'est parti : voilà ce qu'il faut faire ! Quelques chiffres sur la Finlande ou la Corée du Sud et tout s'éclaire ! Une agression à la porte d'un établissement et ils savent comment réagir ! La baisse de l'orthographe grammaticale et les voilà convaincus de la nécessité de « revenir à la méthode syllabique » ! Ils ont tout compris… Et les autres eux, évidemment, n'ont rien compris ! Surtout ceux qui ont pris la peine de regarder les choses de près, d'examiner l'histoire, de confronter les théories de l'apprentissage, de regarder ce qui se passe dans les classes.
Quel renversement ! Le « prétentieux » est, aujourd'hui celui qui a pris la peine d'étudier Decroly, de travailler sur Emilia Ferreiro, de regarder Vygotsky de près et d'observer des enseignants au travail avant d'émettre un point de vue sur la lecture… Mais le chroniqueur lui, qui n'a rien étudié ou presque, légifère sur tout cela « en toute modestie » !
Et puis, il faut bien le dire, en matière de « prétention », le renfort des neurosciences est devenu particulièrement pratique. Inutile, là encore, de lire les travaux de manière précise. Il suffit de quelques concepts qui traînent un peu partout : la plasticité cérébrale (mais sans l'évocation des dangers de manipulation et de dressage mis en avant depuis longtemps par les « pédagogues »), la théorie des intelligences multiples (mais sans l'alerte sur l'enfermement dans des modes de fonctionnement figés que les pédagogues de la métacognition ont patiemment débrouillée), les travaux sur l'attention (mais sans l'observation précise des situations et des rituels pédagogiques qui permettent de construire une véritable « écologie de l'attention »), la potentialisation à long terme, le recyclage neuronal, les systèmes d'inhibition (mais, le plus souvent, sans les propositions pédagogiques qui permettent de mettre en cohérence ce que l'on sait de la manière dont les sujets « fonctionnent » et de la façon dont on peut intervenir sur leur fonctionnement)… Et puis, bien sûr, un peu partout, l'exaltation de « l'individualisation », sans toujours distinguer « prédisposition » et « prédiction », en laissant croire, avec une immense « prétention » que toute « prédisposition » impose une trajectoire et détermine un objectif que la pédagogie ne peut qu'accompagner ! Quelle « prétention » que cette conception – quasiment janséniste ! – qui consiste à « remonter toujours en arrière » pour identifier, en deçà de toute éducation, une hypothétique « nature » dont l'éducation n'aurait à permettre que « l'actualisation» !
Entendons-nous bien ! Pas question pour les pédagogues – pas plus aujourd'hui qu'hier – d'ignorer les apports de la science : ils leur sont infiniment précieux. Mais la pédagogie n'est pas une science. Elle articule, de manière toujours difficile, trois types de réalités hétérogènes : d'une part, des finalités philosophiques et politiques, d'autre part, des étayages scientifiques et, enfin, des propositions méthodologiques… le tout en des équilibres jamais donnés à l'avance et toujours à remettre en chantier. C'est pourquoi les pédagogues ne sont surtout pas des « scientistes prétentieux » : ils avancent même en se méfiant du scientisme comme de la peste, conscients – mais ils ne sont pas les seuls heureusement ! – que nulle science, jamais, n'a livré elle-même les conditions de son bon usage.

Des pédagogues qui « travaillent » !

En réalité, si, malgré tout cela, les « pédagogues » peuvent encore apparaître « prétentieux », c'est en raison d'un malentendu qui devrait être depuis bien longtemps dissipé : ce n'est pas parce qu'ils s'intéressent au développement et à l'apprentissage des enfants que leurs travaux et propositions doivent, d'emblée, être « simples ». Voilà bien longtemps que la belle transparence enfantine a volé en éclats et que les cliniciens comme les cognitivistes ont montré l'extrême complexité de la vie psychique de l'enfant. Pour atteindre la « simplicité » du geste pédagogique et didactique qui, dans la classe, permet à chacune et à chacun de s'emparer d'un savoir, il faut un long travail en amont. Le « simple » n'est pas au début – ni là, ni nulle part d'ailleurs ! –, il est l'aboutissement d'un long cheminement, modeste et obstiné.
Pour comprendre cela et sans entrer dans des développements trop longs qu'on trouvera par ailleurs (2), rappelons quelques éléments fondamentaux :
1. Enseigner a longtemps été considéré – et à juste titre – comme « la capacité à porter le savoir au plus haut degré d'intelligibilité pour autrui » (selon une formule que j'emprunte, en la modifiant un peu, à Denis Kambouchner)… et cela afin, simultanément, de rendre ce savoir saisissable par l'intelligence d'autrui et de contribuer à la structurer.
2. Ce projet s'est toujours heurté à des résistances (4). Mais tant que ces résistances étaient considérées comme la part inévitable d'échec, et tolérées tant du point de vue social que politique… cette conception (« porter le savoir au plus haut degré d'intelligibilité pour autrui ») était considérée comme suffisante pour définir le métier d'enseignant et en structurer la formation.
3. Tout change avec la modernité éducative inaugurée par Pestalozzi qui, en 1799, va tenter d'instruire les orphelins de Stans qui, pourtant, le rejettent violemment, puis par Itard, qui, en 1800, veut, contre toute attente, « éduquer » le « sauvage de l'Aveyron » (considéré alors, par tous les experts, comme un « débile de nature »). Cette modernité éducative fait du postulat d'éducabilité le principe pédagogique par excellence. Sans rien enlever au projet de l'intelligibilité des savoirs (qui garde, évidemment, un pouvoir heuristique essentiel), elle remet en question le « principe de l'intelligibilité suffisante ». Il ne suffit pas qu'un savoir soit parfaitement maîtrisé et intelligible par le maître pour qu'il soit transmis.
4. Notre projet de transmettre se heurte, en effet, aujourd'hui, à la résistance… de ceux qui semblent ne pas pouvoir apprendre… de ceux qui ne veulent pas apprendre… de ceux qui veulent savoir sans apprendre… de ceux qui n'ont pas construit les conditions nécessaires pour apprendre… de ceux dont le « rapport au savoir » n'est pas pris en compte par l'institution scolaire, etc.
5. Et cela d'autant plus qu'avec l'évolution de nos sociétés et dans tous les domaines institutionnels, il n'y a plus superposition entre le projet de l'institution et celui de chacun de ses acteurs dans leur singularité.
6. Dans ces conditions, face à cette résistance, si nous sommes portés par le postulat de l'éducabilité, nous nous devons d'échapper à la double tentation qui nous menace : celle de l'abandon fataliste, d'un côté, et celle du passage en force, de l'autre.
7. Nous sommes donc assignés à construire une professionnalité nouvelle fondée sur l'inventivité pédagogique, à tous les niveaux et pour tous les professionnels du système éducatif. L'enseignant doit « convaincre sans vaincre » et « arraisonner » l'élève… non au sens d'Heidegger, qui évoque l'arraisonnement de l'esprit par la technique, mais dans un sens très différent : amener l'élève à la capacité d'entrer dans la discussion rationnelle sans dressage ni violence, lui permettre de s'installer autour de la « table ronde » du Roi Arthur évoquée par Marcel Mauss dans la conclusion sur L‘Essai sur le don, en laissant ses armes à l'entrée. Travail long et complexe. Et tout concourt, on l'a vu, à l'abandon de toute prétention pour y parvenir. Il y faut simplement et tout à la fois de l'obstination et de l'humilité.
Que, dans ces conditions, on décide de bouter dehors le « pédagogue » de l'Éducation nationale, serait donc, non seulement une erreur, mais aussi, et surtout, un manque de jugement pédagogique… et politique ! Espérons d'ailleurs que la formule aura d'ailleurs, d'ici là, été identifiée pour ce qu'elle est : une sottise d'une terrible prétention !


NOTES
(1) Je ne me résigne nullement à ce « malentendu » entre l'École et les parents, bien au contraire. Je plaide pour un nouveau contrat scolaire entre eux. Voir : L'École et les parents : la grande explication : http://www.meirieu.com/LIVRESEPUISES/ecoleetparents.pdf
(2) Cf. en particulier, Éduquer après les attentats, paris, ESF éditions, 2016 : http://www.meirieu.com/LIVRES/eduquer_attentats.htm
(3) C'est ce que j'ai nommé, dans mes travaux, « le moment pédagogique », cf. La pédagogie entre le dire et le faire, Paris, ESF éditeur, 1995.
Bien cordialement,
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Le prédicat

Messagepar locipompeiani » 20 Janvier 2017, 11:47

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Pourquoi la France est devenue nulle en maths

Messagepar locipompeiani » 20 Janvier 2017, 14:02

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Ecole des compétences ? Non ! Fabrication du cortex

Messagepar locipompeiani » 20 Janvier 2017, 14:05

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Re: L’IMPOSTURE PÉDAGOGISTE

Messagepar locipompeiani » 20 Janvier 2017, 14:15

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Quels enjeux éducatifs pour 2017 ?

Messagepar locipompeiani » 20 Février 2017, 08:50

Quels enjeux éducatifs pour 2017 ?

Philippe Meirieu préoccupé par "l'externalisation systématique du travail scolaire en dehors de la classe et de la responsabilité des professeurs".

Extraordinaire de la part d'un "pédago" qui a inspiré l'évolution du système éducatif ces dernières décennies et contribué à sa dégradation systématique !!!
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Le pédagogisme n’est pas de gauche, il est de gôche

Messagepar locipompeiani » 10 Mars 2017, 16:25

Le pédagogisme n’est pas de gauche, il est de gôche
Et si vous êtes contre, vous êtes de droite par Antoine Desjardins
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