L’altérité, condition de notre humanité

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L’altérité, condition de notre humanité

Messagepar locipompeiani » 02 Juillet 2015, 08:03

L’altérité, condition de notre humanité

Publié le 26 juin 2015 - N° 234



Croisant éthologie, psychologie, neurologie et psychanalyse, le neuropsychiatre Boris Cyrulnik a développé la théorie de l’attachement et le concept de résilience pour mieux comprendre les conditions du bon développement de l’enfant. Il livre ici ses analyses sur le rôle du milieu affectif et de la culture.


Quelques jours après les attentats de janvier 2015, vous avez déclaré que les terroristes islamistes étaient volontairement façonnés selon une mécanique identique à celle qui a amené au régime nazi. Quel est ce processus ?

Boris Cyrulnik : Il consiste à imposer, en maniant la manipulation, la terreur et l’adhésion, une croyance unique donnée comme principe explicatif universel, et donc à supprimer toute autre vision et toute faculté de jugement. N’existe alors qu’une seule vérité, celle du chef, religieux, idéologique, économique ou même scientifique, qui imprègne peu à peu la société et devient la culture commune. Ceux qui ne s’y soumettent pas sont des mécréants ou des inconscients, qu’il est dès lors moral d’éliminer. Ce mécanisme, déjà à l’œuvre dans l’inquisition chrétienne, se retrouve dans tous les totalitarismes. Les gens croient penser alors qu’ils ne font que réciter des slogans. La mécanisation des âmes se double généralement de celle des corps, à travers des défilés, des uniformes… Or sans altérité, il n’y a pas d’humanité.

Comment résister ? Que peut la culture dans cette lutte des représentations dont certains voudraient s’arroger le monopole ?

B. C. : La monoculture est un langage totalitaire. La vraie culture permet l’hésitation, l’élaboration du jugement, l’exploration d’un autre monde mental que le sien. Pour juger, il faut connaître et comparer plusieurs théories, plusieurs dieux… Le théâtre exerce une fonction démocratique essentielle quand il propose d’autres représentations que celles qui nous sont imposées, quand il verbalise et met en scène les problèmes de la cité, quand il invite les spectateurs à en débattre.

« La vraie culture permet l’hésitation, l’élaboration du jugement, l’exploration d’un autre monde mental que le sien. »

Encore faut-il que l’individu ait accès à l’altérité…

B. C. : La théorie de l’attachement montre que l’altérité est indispensable au développement cérébral, affectif puis psychologique. Les orphelins roumains, abandonnés à eux-mêmes dans des mouroirs sous l’ère Ceausescu, vivaient en isolement sensoriel et en totale privation affective. Ils n’avaient développé que des comportements autocentrés et présentaient une atrophie fronto-limbique marquée. Ils étaient devenus des pseudo-autistes. L’enfant qui grandit dans une niche sensorielle bien structurée par la figure maternelle et le système familial pourra, parce qu’il se sent sécurisé, avoir suffisamment confiance en lui pour oser aller à la rencontre d’autrui, explorer le monde, découvrir son propre univers mental mais aussi celui des êtres qui l’entourent. En revanche, si la niche sensorielle est désorganisée par le stress (causé par la mort, la dépression, la guerre, la violence conjugale, la précarité sociale…), l’enfant structure mal son développement cérébral, notamment parce que l’amygdale, socle primitif des émotions fortes de peur ou de rage, réagit immédiatement aux stimuli et envoie des messages chimiques qui engendrent des réactions en cascade dans le cerveau et le corps par la sécrétion d’hormones. Le cortex, structure où sont élaborés des processus supérieurs tels que le raisonnement, se trouve court-circuité et ne peut plus contrôler le comportement. Toute information devient une alerte, une agression qui suscite une réaction instinctive. L’enfant n’acquiert donc pas la maîtrise des émotions, processus graduel qui passe par la maturation cérébrale, par la maîtrise de la parole et par l’apprentissage des rituels culturels. A l’adolescence, tout émoi risque de déclencher un passage à l’acte sans réflexion, ce qui est le symptôme de la psychopathie.

L’environnement joue donc un rôle déterminant dans l’épanouissement de l’enfant ?

B. C. : Le raisonnement en termes d’inné et d’acquis est un cul-de-sac conceptuel, issu du clivage cartésien, qui met le corps d’un côté et l’âme de l’autre. La biologie l’a dépassé depuis plus de 30 ans, c’est-à-dire depuis les découvertes sur l’épigenèse à partir de l’éthologie animale. On sait que, dès le stade embryonnaire, le milieu commence à façonner le déterminisme génétique. Ainsi, des expérimentations sur des rats ont prouvé qu’une même bandelette génétique peut s’exprimer de manière très différente en fonction des pressions du milieu, notamment selon le niveau de stress, sous l’effet des substances chimiques secrétées par le corps. Le cerveau humain présente une grande plasticité. Les connexions neuronales établies dans les premiers mois de vie par les interactions quotidiennes seront ensuite privilégiées pour la circulation des influx. Freud parlait de « frayage » :« L’excitation choisit la voix frayée de préférence à celle qui ne l’est pas. » Des circuits se dessinent qui configurent notre perception et donc notre lecture du monde. L’environnement sculpte la masse cérébrale qui, sinon, ne serait qu’un amas informe, non « circuité ».

Vous avez ouvert un Institut de la petite enfance en 2013. Quelle en est la mission ?

B. C. : Il supplée à la défaillance de la politique publique envers la petite enfance, dont le bon développement constitue un enjeu individuel, familial et social primordial. Les pays de l’Europe du Nord ont mis en place des dispositifs qui favorisent la stabilité émotionnelle entourant les tout petits, notamment en mettant en place des congés parentaux de longue durée, en multipliant les lieux d’accueil et d’éducation stables, en allégeant les rythmes scolaires. Dix ans plus tard, les résultats sont probants : le taux d’illettrisme n’est plus que de 1% chez eux quand il atteint 15% en France, leurs performances scolaires, mesurées selon les enquêtes Pisa de l’Unesco, les classent en tête, le taux de suicide des adolescents a chuté de 30%… Les formations adaptées à la petite enfance manquent en France. L’Institut propose un cursus diplômant pour permettre aux professionnels d’ajuster leurs pratiques.

S’agit-il d’offrir un contexte qui, dès les premières années de la vie de l’enfant, favorise la résilience ?

B. C. : Il s’agit de faciliter l’acquisition de facteurs de protection neurologique, émotionnel, affectif et psychologique, qui, en cas de malheur plus tard, lui permettront de mieux l’affronter. Il en souffrira mais le surmontera, parce qu’il sait verbaliser, chercher la base de sécurité, mentaliser. Après le traumatisme, avec le soutien de l’entourage (famille, copains, quartier, …), avec l’apport de la culture, qui étaye la recherche de sens, le processus de résilience sera plus aisé à enclencher et permettra à l’enfant de se reconstruire.

Plusieurs cas de censure ont récemment porté sur des pièces destinées au jeune public, parce qu’elles traitaient de sujets jugés « inadéquats » pour les enfants, en l’occurrence la maladie, le genre… La mise en récit et la représentation peuvent-elles aider les enfants dans ce processus de résilience ?

B. C. : Énormément. Les tabous concernent les parents, pas les enfants ! Eux au contraire cherchent de réponses à leurs questions. Ce n’est pas parce qu’on n’en parle pas que les choses n’existent pas. Le déni parental, provoqué par la culture, la religion, n’apaise pas leurs questionnements. Le théâtre permet de parler de ces réalités, de la vie tout simplement, sans brutalité. La représentation théâtrale permet aux enfants de maîtriser l’émotion. Beaucoup, qui n’osent pas aborder un sujet à cause du tabou parental, peuvent en parler à travers une pièce théâtrale, qu’ils la jouent ou qu’ils la regardent. Cette mise à distance délie la parole. Pour structurer leur devenir, ils ont besoin de s’inscrire dans un récit. Pour donner du sens, il faut une histoire et du rêve.


Entretien réalisé par Gwénola David



A lire : Les âmes blessées, de Boris Cyrulnik, éditions Odile Jacob.
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