Meursault, contre-enquête, mis en scène

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Meursault, contre-enquête, mis en scène

Messagepar locipompeiani » 02 Juillet 2015, 07:53

Meursaults
Publié le 26 juin 2015 - N° 234




Philippe Berling adapte et met en scène Meursault, contre-enquête, de l’écrivain Kamel Daoud. Un voyage dans l’Algérie coloniale et post-coloniale, pour chercher la vérité au-delà du silence et des mensonges.



Pourquoi le choix du pluriel pour titrer votre adaptation du roman de Kamel Daoud ?

Philippe Berling : J’ai choisi ce titre en référence à une phrase de Kamel Daoud : « en Algérie on est trente-huit millions de Meursaults ». Comme le Meursault de Camus, tous les Algériens se demandent ce que c’est qu’être étranger à son propre pays. J’ai lu le texte dans l’édition algérienne dès sa parution, et j’ai eu tout de suite envie de l’adapter, et de l’adapter en le concentrant. Je ne voulais pas d’un monologue, ce pourquoi je mets en scène Haroun, le frère de l’Arabe que Meursault assassine sur la plage, et sa mère. Deux axes guident mon adaptation. Le premier est ce rapport entre la mère et le fils, emblématique de la Méditerranée qui sert de cadre à la programmation du Théâtre Liberté que je dirige à Toulon. Le second – qui constitue la force du roman – est ce qu’il dit du post-colonialisme : comment accepter l’héritage colonial, comment positiver le passé sans repentance ni culpabilité, en rejoignant Camus par le sens de l’absurde et l’exigence de vérité ?

Le soupçon a souvent porté sur le fonds politique de cette œuvre. Qu’en pensez-vous ?

P. B. : Rentrer dans le débat qui consiste à se demander si L’Etranger est un roman colonial ne me paraît pas très intéressant. Le roman de Daoud l’a fait relire à pas mal de monde et surtout aux jeunes. Il a eu un grand succès en Algérie. Ce roman permet de relire Camus dans sa dimension philosophique. On est tous des Meursaults, tous étrangers à notre propre pays et face à l’exigence d’une éthique personnelle que nous suivons ou pas : chacun doit se déterminer et chaque décision a une conséquence. Daoud le répète sans cesse : « La seule chose que je ne négocierai jamais, c’est ma liberté. » Il n’a pas écrit un livre sur L’Etranger ; il a écrit un nouvel Etranger. Voilà ce qui est vraiment intéressant : garder le meilleur de l’œuvre de Camus pour faire quelque chose de contemporain.

Comment passez-vous du texte à la scène ?

P. B. : Je n’avais pas envie d’un monologue un peu bancal, mais d’un vrai rapport de jeu entre les personnages. Daniel Levy crée les lumières et les vidéos qui vont éclairer la scénographie de Nathalie Prats : la vidéo permet de matérialiser tous les fantômes de l’histoire. Dans le roman, les personnages sont hantés par pas mal de monde, à commencer par le frère disparu. La pièce se passe dans la cour de la maison que Haroun a occupée en 1962, à Hadjout – ex-Marengo –, où se trouve un citronnier au pied duquel est enterré Joseph Larquais, que Haroun a tué pour venger le meurtre de Moussa, lui-même tué par Meursault. La mère de Haroun vit encore dans la maison. Elle y vit mais elle ne dit rien. Anna Andreotti chante sa douleur et sa colère. Ahmed Benaïssa interprète Haroun. Il a l’âge du rôle, ce qui n’est pas le cas d’Anna, qui a cinquante ans. Ce décalage est intéressant car Anna a une voix qui n’a pas cent ans : la mère n’a pas d’âge, elle a toujours été là, elle est toujours là. Entre eux, se noue ce dialogue qui dépasse l’anecdote des meurtres passés et interroge L’Histoire.




Propos recueillis par Catherine Robert
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